{"id":801,"date":"2019-05-04T20:17:14","date_gmt":"2019-05-05T03:17:14","guid":{"rendered":"https:\/\/sylvainefrancine.com\/?p=801"},"modified":"2019-06-08T14:30:49","modified_gmt":"2019-06-08T21:30:49","slug":"paris-right-bank-neighborhood-1978","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sylvainefrancine.com\/fr\/paris-right-bank-neighborhood-1978\/","title":{"rendered":"Paris \u2013 Quartier Rive Droite, 1978"},"content":{"rendered":"<p><em>Extrait non \u00e9dit\u00e9 de mes m\u00e9moires \u2013 \u00a92019 Sylvaine Francine\u00a0\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Chaque jour, du matin au soir, je cours \u00e0 toute vitesse, je regarde constamment ma montre. Il est sept heures. Je verrouille ma porte et, une fois de plus, je fais mentalement l&#039;inventaire de ce dont j&#039;ai besoin pour la journ\u00e9e. Je d\u00e9vale l&#039;escalier en colima\u00e7on du septi\u00e8me \u00e9tage en m&#039;accrochant fermement \u00e0 la rampe. Il est facile d&#039;avoir le vertige, de rater une marche. Chaque jour, \u00e0 cette heure matinale, je rencontre la concierge dans la cour des deux immeubles. Elle balaie les pav\u00e9s, s&#039;arr\u00eate une seconde, les deux mains sur son balai.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour. Il fait froid, hein ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour Madame B\u00e9ranger \u00bb, r\u00e9pondis-je. \u00ab Oui, il fait encore froid. Devrions-nous nous attendre \u00e0 de la pluie ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#039;esp\u00e8re que non ! Tu restes au chaud l\u00e0-haut ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vais bien. Bonne journ\u00e9e ! \u00bb Je continue d&#039;avancer, me pr\u00e9cipite vers le m\u00e9tro, jamais pr\u00eate \u00e0 affronter l&#039;air vici\u00e9 des couloirs et des stations. Bient\u00f4t, j&#039;entrerai sur le campus universitaire.<\/p>\n<p>Jussieu \u2013 Universit\u00e9 du centre de Paris. Universit\u00e9 d&#039;asphalte. Impersonnelle. C&#039;est l&#039;ann\u00e9e o\u00f9, dans cette universit\u00e9, un \u00e9tudiant japonais fut jug\u00e9 pour cannibalisme. La police d\u00e9couvrit dans son cong\u00e9lateur les restes de sa petite amie fran\u00e7aise \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9vor\u00e9s.<br \/>\nChaque jour, je suis de passage. Je ne connais personne. Mes cours du matin se terminent \u00e0 13 h. Je n&#039;appr\u00e9cie pas le programme, mais c&#039;est une condition pr\u00e9alable \u00e0 mon admission dans les \u00e9coles am\u00e9ricaines. Un programme de trois ans condens\u00e9 en un seul qui me permet d&#039;obtenir l&#039;\u00e9quivalent du baccalaur\u00e9at scientifique. C&#039;est difficile. Je suis perdu la plupart du temps, ou plut\u00f4t\u2026 tout le temps. Je rencontre un tuteur le jeudi apr\u00e8s-midi \u2013 un \u00e9l\u00e8ve qui me guide, m&#039;aide \u00e0 m&#039;orienter dans les \u00e9quations, les nombres, les principes et les paradigmes. Chaque jour, je me rappelle que je peux y arriver. C&#039;est la cl\u00e9 de ma libert\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 une heure de l&#039;apr\u00e8s-midi, je sens la fatigue de mon cerveau, lourd de nouvelles informations \u00e0 dig\u00e9rer. Je prends une grande inspiration et l&#039;air frais me revigore. D&#039;un pas rapide, je traverse la cour ciment\u00e9e et me joins \u00e0 une foule d&#039;\u00e9tudiants dynamiques. Coude contre coude, nous entourons de longues tables recouvertes de nappes \u00e0 carreaux propres, o\u00f9 nous attendent chaque jour des sandwichs emball\u00e9s. Nous avons faim et l&#039;\u00e9talage all\u00e9chant nous incite \u00e0 prendre des d\u00e9cisions rapides. La cro\u00fbte du pain, toujours fra\u00eeche, et la taille des sandwichs, toujours honorable, en font un repas savoureux et facile \u00e0 emporter. Chaque jour, nous comptons sur les \u00e9tudiants assidus qui g\u00e8rent ce simple commerce. Bien organis\u00e9s, ils proposent des choix\u00a0: sandwichs au fromage (gruy\u00e8re ou brie)\u00a0: en bas \u00e0 droite, jambon-beurre\u00a0: en bas \u00e0 gauche, saucisson\u00a0: en haut \u00e0 droite, rillettes\u00a0: en haut \u00e0 gauche. Au milieu\u00a0: salade-tomate-gruy\u00e8re. C&#039;est comme \u00e7a que je d\u00e9jeune. Je mangerai discr\u00e8tement dans le bus. Enfin, si j&#039;arrive \u00e0 l&#039;arr\u00eat avant le d\u00e9part. Sinon, je mangerai mon d\u00e9licieux d\u00e9jeuner dans le m\u00e9tro, ce qui n&#039;est jamais mon premier choix.<\/p>\n<p>Deux heures sept. J&#039;arrive \u00e0 la clinique o\u00f9 je travaille \u00e0 l&#039;accueil. Un cr\u00e2ne chauve appara\u00eet, le psychiatre. Entre un front fronc\u00e9 et une bouche marqu\u00e9e de rides qui trahissent le d\u00e9dain, ses yeux verts expriment une rancune silencieuse. \u00ab Oui, j&#039;ai cinq minutes de retard\u2026 Pardon, comment allez-vous ? Comment s&#039;est pass\u00e9e votre matin\u00e9e ? \u00bb Le cr\u00e2ne chauve s&#039;\u00e9loigne dans la salle de consultation meubl\u00e9e de meubles luxueux : un canap\u00e9 en cuir fonc\u00e9, un fauteuil confortable assorti, un large bureau en s\u00e9quoia exotique, des lithographies et autres \u0153uvres d&#039;art moderne aux murs et un \u00e9pais rideau de tissu somptueux qui encadre les hautes fen\u00eatres. Le monstre, inoffensif, de retour dans son antre, me fait penser \u00e0 un serpent qui se glisse dans son trou. Je prends une grande inspiration et jette un coup d&#039;\u0153il : la r\u00e9ceptionniste du matin a pris le temps de sortir les dossiers des consultations de l&#039;apr\u00e8s-midi. Toujours debout, je lis les mots qu&#039;elle m&#039;a laiss\u00e9s. Je jette mon sac et mes livres d&#039;\u00e9cole sous le bureau et me pr\u00e9pare rapidement pour l&#039;apr\u00e8s-midi. Le t\u00e9l\u00e9phone n&#039;arr\u00eate pas de sonner.<\/p>\n<p>Tous les mercredis apr\u00e8s-midi, entre 13 h et 14 h, des repr\u00e9sentants pharmaceutiques pr\u00e9sentent leurs nouveaux produits miracles. Les m\u00e9decins me prennent pour cobaye. Ils me demandent instamment de leur donner leur avis sur les nouveaux m\u00e9dicaments.<\/p>\n<p>\u00ab Prends \u00e7a, la prochaine fois que tu as un mal de t\u00eate (ou des maux d\u2019estomac, des crampes ou de l\u2019insomnie). Fais-le-moi savoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Eh bien, merci beaucoup\u00a0\u00bb, je r\u00e9ponds. Je plonge mes yeux dans leurs yeux pleins d&#039;espoir. \u00ab\u00a0Je vous tiens au courant.\u00a0\u00bb Ils laissent les flacons sur mon bureau. Ils ne savent pas grand-chose. J&#039;ai d\u00e9j\u00e0 pris ma d\u00e9cision concernant les m\u00e9dicaments. Chaque \u00e9chantillon qu&#039;ils m&#039;offrent gracieusement finit dans la poubelle \u00e0 mon arr\u00eat de bus du soir. Voil\u00e0 o\u00f9 se situe mon implication. Leur trac. Pourquoi ne les essaient-ils pas eux-m\u00eames\u00a0? Ou pourquoi ne cherchent-ils pas une autre profession puisqu&#039;ils ne savent pas ce qu&#039;ils prescrivent\u00a0?<\/p>\n<p>Six heures\u00a0: il est temps de partir, de filer. Les dossiers du jour sont rang\u00e9s.<br \/>\nLes dossiers de demain s&#039;empilent sur mon bureau, class\u00e9s et r\u00e9partis par praticien. Les jaunes pour le gyn\u00e9cologue. Les bleus pour le g\u00e9n\u00e9raliste. Les verts pour le psychiatre.<\/p>\n<p>Avant de r\u00e9cup\u00e9rer mes affaires sous le bureau, j&#039;\u00e9cris un mot \u00e0 la gyn\u00e9cologue. \u00ab Madame Gaderout a appel\u00e9 trois fois aujourd&#039;hui. Veuillez la rappeler. J&#039;ai d\u00e9pos\u00e9 son dossier sur le comptoir. Impossible de trouver celui de Madame Chevalier. D\u00e9sol\u00e9e, vous l&#039;avez peut-\u00eatre conserv\u00e9 dans votre bureau depuis sa derni\u00e8re visite. \u00bb<br \/>\nAi-je oubli\u00e9 quelque chose\u00a0? J&#039;entends le t\u00e9l\u00e9phone sonner, mais je ferme la porte derri\u00e8re moi. Si c&#039;est ma m\u00e8re, c&#039;est trop tard. Si c&#039;est un client, le r\u00e9pondeur va se mettre en marche\u2026<\/p>\n<p>De retour dans la rue, j&#039;entends le bruit familier d&#039;un bus qui approche. Je me pr\u00e9cipite \u00e0 l&#039;arr\u00eat et, dans mon impatience, je manque d&#039;apercevoir une grande flaque d&#039;eau. Une grosse \u00e9claboussure projette de l&#039;eau sale jusqu&#039;\u00e0 mes hanches, et mon pied droit et ma chaussure sont maintenant tremp\u00e9s. Une fois dans le bus, bond\u00e9 \u00e0 cette heure-ci, je me retrouve entre une femme qui sort de chez le coiffeur et un homme en costume surpris par la pluie. Je tends le cou, croise deux hommes grands et larges d&#039;\u00e9paules et cherche par la fen\u00eatre les points de rep\u00e8re qui m&#039;indiquent quand descendre. Je remue les orteils dans ma chaussure tremp\u00e9e et, chemin faisant, je fais un pas bruyant. Je change de m\u00e9tro. Pas de place libre \u00e0 cette heure charg\u00e9e \u2013 pousser et bousculer, c&#039;est la mode du soir. Finalement, je cours chercher mon dernier bus. Je vais \u00e0 Vincennes, l&#039;universit\u00e9 pour ouvriers. Elle propose des cours du jour et du soir.<\/p>\n<p>\u00c0 la table des \u00e9tudiants, je prends mon repas du soir\u00a0: un sandwich. Enfin, si j&#039;ai assez d&#039;argent. Si je suis fauch\u00e9, je mangerai des flocons d&#039;avoine en rentrant, vers 23\u00a0h. Ce soir, je peux me le permettre.<\/p>\n<p><em>Cr\u00e9dits photo\u00a0: Rosamore de Morguefile.com<\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Unedited excerpt of my memoir &#8211; \u00a92019 Sylvaine Francine\u00a0\u00a0 Every day, from morning to evening I run ragged, constantly I glance at my watch. It is seven o\u2019clock. I lock my door and one more time, I mentally inventory what I need for this day. 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