{"id":805,"date":"2019-05-04T20:19:11","date_gmt":"2019-05-05T03:19:11","guid":{"rendered":"https:\/\/sylvainefrancine.com\/?p=805"},"modified":"2019-06-08T14:30:13","modified_gmt":"2019-06-08T21:30:13","slug":"paris-1979-eat-the-cookies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sylvainefrancine.com\/fr\/paris-1979-eat-the-cookies\/","title":{"rendered":"Paris 1979 \u2013 Mangez les biscuits"},"content":{"rendered":"<p><em>Extrait non \u00e9dit\u00e9 de mes m\u00e9moires \u2013 \u00a92019 Sylvaine Francine\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Voil\u00e0 comment je vis. D&#039;un c\u00f4t\u00e9, g\u00e9rer mon emploi du temps charg\u00e9 me coupe le souffle. De l&#039;autre, je paie mon logement, chaque franc gagn\u00e9 honn\u00eatement. De l&#039;autre, je paie mes ongles que je ronge \u00e0 la fin de chaque mois, et l&#039;intensit\u00e9 de mon cursus universitaire me fatigue et me rend impuissante. J&#039;appr\u00e9hende mes examens de fin d&#039;ann\u00e9e. Vais-je les r\u00e9ussir\u00a0? Je ne peux pas prouver que mon p\u00e8re avait raison. Je me souviens pr\u00e9cis\u00e9ment de ses paroles.<\/p>\n<p>Il descendit de sa chaise. Il se tenait plus grand que moi, ajoutant du poids \u00e0 son<br \/>\nphrase, yeux froids plong\u00e9s dans les miens, me min\u00e8rent, ses mots, me transperc\u00e8rent :<\/p>\n<p>\u00ab Pauvre fille\u2026 Tu es plus folle que je ne le pensais\u2026 Tu crois que tu peux aller aux \u00c9tats-Unis et \u00e9tudier\u2026 Tu te crois intelligente ? \u00bb<\/p>\n<p>Il avait d\u00e9j\u00e0 fait demi-tour et quitt\u00e9 la cuisine. J&#039;\u00e9tais cong\u00e9di\u00e9e. Fin de la conversation. \u00ab\u00a0Tu vas te faire foutre\u00a0!\u00a0\u00bb \u00e9tait ce que j&#039;aurais aim\u00e9 lui dire. Je savais que c&#039;\u00e9tait impossible. Je fixai mes mains jointes sur mes genoux, dessinai un motif abstrait sur mes ongles, puis me tournai vers ma m\u00e8re et murmurai\u00a0: \u00ab\u00a0Maman\u00a0?\u00a0\u00bb Elle s&#039;assit \u00e0 la table de la cuisine, silencieuse. Elle soupira.<\/p>\n<p>\u00c0 cet instant, j&#039;ai vraiment compris qui il \u00e9tait et \u00e0 qui j&#039;avais affaire. Ses paroles et son langage corporel m&#039;ont frapp\u00e9 comme un coup de poing au creux de l&#039;estomac. J&#039;ai r\u00e9agi au choc et l&#039;ai surmont\u00e9 avec autant de sang-froid que possible. Maintenant, je me voyais \u00e0 travers ses yeux. Quel cadeau ! Ses quelques mots ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les raisons pour lesquelles, en grandissant, j&#039;avais v\u00e9cu un \u00e9tat de peur constant. La peur que quelque chose de grave se produise. Comment allait-il r\u00e9agir ? \u00c0 quel point ses paroles seraient-elles cinglantes ? Quelle serait la sentence ? Un sentiment constant de peur et de fatalit\u00e9 qui m&#039;avait laiss\u00e9e confuse et terriblement d\u00e9prim\u00e9e. Il m&#039;a fait un cadeau ce jour-l\u00e0. Un cadeau parce que je me voyais \u00e0 travers ses yeux. Maintenant, la confusion s&#039;\u00e9tait dissip\u00e9e. Je savais \u00e0 quoi m&#039;attendre et quoi faire.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s \u00e7a, j&#039;ai cess\u00e9 d&#039;exister. Effac\u00e9e de sa famille. Il ne m&#039;a pas adress\u00e9 la parole pendant deux ans. D&#039;une certaine mani\u00e8re, c&#039;\u00e9tait une am\u00e9lioration. Je dois r\u00e9ussir ces examens. Je vais lui montrer. Je suis tellement fatigu\u00e9e. Comment vais-je g\u00e9rer tout \u00e7a \u00e0 mesure que la date approche\u00a0? Ma situation financi\u00e8re pr\u00e9caire m&#039;inqui\u00e8te chaque jour. J&#039;ai souvent faim, mais je dois \u00e9conomiser pour mon loyer mensuel et les factures d&#039;\u00e9lectricit\u00e9, dues tous les trois mois. Ma vie tr\u00e9pidante ne me laissait ni le temps ni l&#039;\u00e9nergie d&#039;\u00eatre en col\u00e8re contre mon p\u00e8re. Apr\u00e8s tout, c&#039;\u00e9tait pr\u00e9visible\u00a0: subir la col\u00e8re de mon p\u00e8re faisait partie de la vie, et je n&#039;attendais pas de moi qu&#039;elle soit en col\u00e8re. La col\u00e8re est venue bien plus tard. Je me souviens de ma surprise ce jour-l\u00e0.<\/p>\n<p>J&#039;avais trente-cinq ans. Je tenais dans un bras mon deuxi\u00e8me enfant, d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9 de trois mois. Un b\u00e9b\u00e9 heureux qui commen\u00e7ait \u00e0 s&#039;habituer \u00e0 Bouddha, il occupait toute mon attention, mais c&#039;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que mes parents me rendaient visite, et je faisais de mon mieux. Parmi les repas maison, je leur ai servi une quiche et ils ont d\u00e9couvert des aubergines \u00e0 la parmesane, du pain de ma\u00efs et des plats mexicains. Mon mari a m\u00eame pr\u00e9par\u00e9 un cheesecake new-yorkais, sa sp\u00e9cialit\u00e9. Nous avons d\u00e9pens\u00e9 beaucoup d&#039;argent pour acheter des fromages fran\u00e7ais co\u00fbteux et un jour, j&#039;ai d\u00e9cid\u00e9 de faire mes meilleurs biscuits. \u00c0 base de poudre d&#039;amandes et d&#039;avoine, sucr\u00e9s au sirop d&#039;\u00e9rable, ils cuisent avec un peu de confiture au milieu. Les pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de ma famille. Je les sers en dessert. Mon p\u00e8re a remarqu\u00e9 qu&#039;ils \u00e9taient secs, qu&#039;ils m\u00e9ritaient plus de sucre. Il a grimac\u00e9. Ma m\u00e8re les a trouv\u00e9s d\u00e9licieux et m&#039;a demand\u00e9 ma recette. Mon mari et mon fils a\u00een\u00e9 les ont d\u00e9gust\u00e9s, le sourire aux l\u00e8vres\u00a0; avant, je n&#039;en avais jamais assez fait.<\/p>\n<p>Le lendemain, j&#039;ai servi la derni\u00e8re douzaine avec de la compote de pommes maison. Un dessert simple, mais fait maison. L&#039;humeur critique de mon p\u00e8re a refait surface et, sans rel\u00e2che, il a fustig\u00e9 mes biscuits maison pour la deuxi\u00e8me fois. Je suppose qu&#039;une fois n&#039;a pas suffi. Mon nouveau-n\u00e9 sautillant doucement sur mon bras, sentant soudain la col\u00e8re monter en moi, je me suis lev\u00e9e. Puis, j&#039;ai attrap\u00e9 l&#039;assiette de biscuits de ma main libre et j&#039;ai regard\u00e9 attentivement mon p\u00e8re, assis de l&#039;autre c\u00f4t\u00e9 de la table. Lentement et pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces termes, je l&#039;ai averti\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Papa, si tu commentes encore une fois sur mes cookies, je te pr\u00e9viens que non seulement tu les recevras sur ton visage, mais aussi sur ton assiette. \u00bb Sur ce, j&#039;ai d\u00e9plac\u00e9 l&#039;assiette comme si j&#039;\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 \u00e9craser ma cible. Je crois sinc\u00e8rement que, pour la premi\u00e8re fois de sa vie, il avait r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 quel point ses commentaires \u00e9taient n\u00e9gatifs. Le visage fig\u00e9, il comprit que je ne supporterais plus ses critiques. Du m\u00eame coup, j&#039;ai admis la m\u00eame conclusion.<\/p>\n<p>J&#039;ai vu ma m\u00e8re \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, elle m&#039;a jet\u00e9 un regard amus\u00e9 et souriant. Mon mari s&#039;est \u00e9clips\u00e9. (Je l&#039;ai retrouv\u00e9 plus tard dans la cuisine, riant aussi doucement que possible.) Mon fils a\u00een\u00e9, presque neuf ans \u00e0 l&#039;\u00e9poque, parlant couramment le fran\u00e7ais, s&#039;\u00e9tait gliss\u00e9 sous la table. Seul mon nouveau-n\u00e9 sautillait joyeusement sur mon bras. J&#039;ai fix\u00e9 le visage de mon p\u00e8re et soutenu son regard le temps n\u00e9cessaire pour lui faire comprendre mon point de vue. Puis j&#039;ai ajout\u00e9 : \u00ab J&#039;esp\u00e8re avoir \u00e9t\u00e9 clair ? \u00bb Apr\u00e8s cet \u00e9pisode, le reste de leur premier s\u00e9jour chez nous s&#039;est d\u00e9roul\u00e9 sans probl\u00e8me.<\/p>\n<p><em> Cr\u00e9dits photo : Maxstreaen de Morguefile.com<\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Unedited excerpt of my memoir &#8211; \u00a92019 Sylvaine Francine\u00a0 So, this is the way I live. On one hand, managing my busy schedule leaves me breathless. I pay for my lodging, every Franc, earned honestly. 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