
Extrait non édité de mes mémoires – ©2019 Sylvaine Francine
Le matin arrive assez tôt. Nous sommes fatigués de notre nuit tardive au Lions Club et encore sous le coup du décalage horaire. Ayant chaud avant même de poser le pied, je mets le ventilateur à fond.
« J'ai faim. Tu veux du chai ou autre chose ? »
« Non, j'ai chaud et j'ai envie d'une bière fraîche », répond Yvette. On rit. « Tu as entendu ce que Mokala a dit hier ? Les jours de sécheresse, quand on ne vend ni ne sert d'alcool, les hommes se font servir leur alcool dans des théières et de la porcelaine fine. C'est comme ça qu'ils s'en sortent en public. Drôle, non ? Pourquoi s'embêter avec cette loi ! Je me demande comment ils empêchent la bière de mousser. » Yvette s'étire et s'assoit sur le lit.
« Ce n'est peut-être pas de la bière. Du whisky ? Qu'est-ce qu'ils boivent ici ? »
« Je ne sais pas. Je vais d'abord prendre une douche pour me réveiller et je te retrouve dans la salle à manger. »
Au bout du couloir, Biri, qui prépare les repas, se tient sur le seuil de la cuisine, le dos contre l'encadrement de la porte. Elle y passe des heures interminables. Elle tient une tasse de thé dans une main, la soucoupe dans l'autre. Avec précaution, elle verse du thé dans la soucoupe et boit. Est-ce parce qu'il fait trop chaud ? Est-ce parce qu'elle n'a pas le droit de boire dans la tasse ? Je ne sais pas, je ne demanderai pas.
Elle me voit arriver et me verse du thé dans une délicate tasse en porcelaine. Elle sourit, secoue la tête et me la tend. Je lui souris en retour, secouant la tête d'un côté à l'autre pour saluer son geste. Elle retourne au réchaud à gaz posé par terre et s'accroupit devant. La cuisine brûlante est aérée par une petite fenêtre ouverte. Pas efficace. Je suppose que les flammes du gaz ne permettraient pas l'installation d'un ventilateur de plafond dans cette pièce. Déjà de retour au travail, Biri allume le réchaud à gaz et verse de l'huile dans une casserole.
En moins d'une minute, l'odeur de l'huile grésillante me parvient. J'entends le crépitement clair des graines de moutarde. Elle saisit et ouvre la boîte d'épices en poudre, de gousses et de graines, révélant les compartiments où un étalage de couleurs attire mon regard. Des graines de fenouil vertes sont logées entre le curcuma orange vif et la coriandre brune et douce. De charnues gousses de cardamome côtoient de robustes clous de girofle, suivis dans ce cercle par l'ajwin et le tukmaria noir. Les formes et les tailles varient. Des parfums piquants et sucrés s'en dégagent. Avec une petite cuillère ou avec les doigts, elle choisit les épices selon ses besoins. D'un mouvement rapide du poignet, elle les verse dans l'huile de moutarde, une à la fois. Une odeur caractéristique de masala se dégage de la poêle sifflante et imprègne la cuisine. Un arôme trop fort pour mes sens à peine éveillés. Elle se rince les doigts sous l'eau et les essuie sur son sari en coton. Elle ouvre une petite boîte ronde et l'odeur puissante du hing blanc se perd parmi les autres. Mokala apparaît à côté de moi. Une personne si gentille et une épouse si dévouée. Nous sommes devenues amies pendant ces quelques jours.
« Tu aimes cuisiner indien ? » demande-t-elle.
« Je ne sais pas comment faire. Ça a l'air compliqué. Mais j'aimerais apprendre. »
« On va t'apprendre ! Pas de problème. »
Photo : SADDAPIND de Morguefile.com


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