
Extrait non édité de mes mémoires – ©2019 Sylvaine Francine
À la gare, j'attends Yvette et Alexis, partis faire une course. Il fait chaud, étouffant et il y a foule. Trois heures. Assis sur le coffre bleu, j'ouvre le paquet de biscuits que je viens d'acheter. J'espère qu'ils ont échappé à l'humidité. À la première bouchée, je réalise que non.
Les mères s'occupent de leurs petits enfants, leur accordant toute leur attention. L'une d'elles nettoie les fesses nues et potelées de son bébé, à l'eau et à mains nues, comme à l'accoutumée. On ne trouve pas de papier toilette dans ce pays, sauf dans les hôtels de luxe. Pour les étrangers. Elle vide la cuvette d'eau sale sur les voies ferrées, se sèche les mains et embrasse son bébé.
Un chien à qui il manque une patte et qui ruisselle de sang est acculé par deux chiens plus grands. Ils grognent, prêts à charger. Personne ne s'approche.
La rage fait des ravages et personne ne risque une morsure ou une piqûre antirabique dans l'estomac. Le chien blessé résiste à peine et, connaissant son avenir, gémit. Mon cœur se serre. Quelqu'un jette de la nourriture aux chiens prédateurs. Ils sautent sur les restes et oublient un instant le chien blessé, qui s'échappe sur ses trois pattes, cherchant un coup de chance ailleurs.
Des groupes d'hommes se tiennent debout. Certains tiennent des journaux à la main, d'autres leurs mallettes. L'un d'eux crache de la salive rouge sur les rails. Il mâche une noix d'arec enveloppée dans une feuille de béthel. D'autres mangent, à la main, ou boivent à la bouteille, de délicieux jus de mangue, d'agave, d'agrumes ou de noix de coco. Un jeune garçon, en mission, se dépêche. Sous chaque bras, il a deux paquets recouverts de journaux, le papier d'emballage national de l'Inde. Un autre jeune garçon, le chai walla, porte un plateau de petites poteries remplies de thé chaud et sucré. Âgé d'environ neuf ans, il est sobre depuis deux jours et porte des sandales en pneus de voiture. Ses cheveux sont fraîchement peignés et ses ongles sont noirs de poussière.
Il s'approche du prochain train à vapeur qui entre en gare, noir, fumant et bruyant. Il crie : « Chai ! Chai ! » Il vend aux passagers, tend les poteries par les fenêtres, empoche rapidement les pièces. Il passe au wagon suivant et en vend autant que le temps le lui permet. Après avoir bu leur thé, les voyageurs jettent les poteries par la fenêtre. Les morceaux s'éparpillent le long des voies ferrées, au bord des champs.
Crédits photo : Imlenchon@morguefile.com


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